Je rentrais heureuse. Le lendemain, tout me paraissait trop petit. Et ma culture, celle dans laquelle j’avais grandi, me choquait.

Le choc culturel inversé est un sujet mystérieux. Il l’est devenu encore davantage quand j’ai cherché des personnes qui, comme moi, l’avaient vécu. Je voulais l’aborder à partir de la perspective des voyageur·euse·s. Mais lors de ma recherche de témoins, personne ne savait de quoi il s’agissait. Je me suis donc mise à raconter mon propre vécu pour décrire ce phénomène. Cela m’a amenée à changer d’angle : raconter mon histoire.

« Je me suis levée, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai pleuré, beaucoup. J’avais de la peine à respirer. »

Nashville, la parenthèse américaine

Il y a pile dix ans, je quittais Fribourg pour dix-huit mois aux États-Unis, plus précisément à Nashville, dans le Tennessee. Vivre ailleurs était un projet qui me tenait à cœur. Il se trouve que j’ai eu la chance de le réaliser : je suivais des cours d’anglais, je travaillais à la bibliothèque. Bref, je vivais là-bas, je n’étais pas en voyage de loisir.

S’intégrer, au chaud dans la tempête

À mon arrivée, je n’ai pas vécu de choc culturel. Bien sûr, il a fallu s’adapter. Les immenses magasins aux produits infinis n’étaient qu’une différence parmi d’autres. Bien que surprise, je les ai surtout vécues comme de belles découvertes :

Les chauffeur·euse·s de bus me parlaient à chaque trajet. Avec certain·e·s, j’ai créé un lien : il·elle·s me déposaient là où cela m’arrangeait, m’indiquaient comment me rendre à tel endroit. Des personnes s’arrêtaient en voiture pour m’aider à porter mes courses, et quand je semblais perdue, la plupart venaient vers moi pour m’aider. J’étais adulte : on ne veillait pas sur moi parce que j’étais mineure.

Nashville, le bus où l’on connaissait mon prénom. Intégrée, au chaud, dans la tempête.

Certain·e·s habitant·e·s se sentaient responsables de moi. Je pense à une anecdote vécue lors de ma première tornade : plusieurs personnes m’ont avertie qu’il ne fallait surtout pas sortir de chez moi. Je ne me rendais alors pas compte du danger, ce genre d’événement climatique se produisant rarement et plus faiblement en Suisse. J’étais adulte : on ne veillait pas sur moi parce que j’étais mineure.

Les invitations pour Thanksgiving, l’explication des traditions, la transmission de recettes : tout cela participait à mon intégration. J’étais étrangère, et il·elle·s adoraient ça, me faire découvrir leur culture. J’étais adulte : on ne veillait pas sur moi parce que j’étais mineure.

Le retour

J’étais très heureuse de rentrer, de retrouver ma famille, mes nièces, dont l’une était née durant mon absence. Mon cœur allait exploser : les retrouvailles ont été fortes en émotions. Pourtant, dès le lendemain, à mon réveil, mon monde s’est écroulé d’un coup. Je me suis levée, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai pleuré, beaucoup. J’avais de la peine à respirer.

Je suis sortie prendre le bus. En montant, j’ai dit bonjour : pas de réponse. J’ai rejoint mon père dans un café et, en entrant, tout le monde m’a regardée. J’ai cru que ces gens me connaissaient, mais non. J’avais oublié qu’ici, quand on entre quelque part, presque tous les regards se tournent vers nous.

Plus tard, d’autres détails m’ont frappée : les magasins, si petits ! Et leurs horaires, tellement restreints ! L’impression d’étouffer dans ces espaces réduits, combinée à la distance ressentie avec la population, a été la chose la plus difficile à vivre.

Ni d’ici ni de là-bas

Aux États-Unis, j’ai l’impression qu’on peut se promener avec un seau sur la tête ou en pyjama, les gens se retournent rarement. On peut parler anglais librement, sans que personne ne fasse cas de notre accent ou de nos fautes.

En Suisse : des petits rires et des remarques sur mon accent quand je parlais anglais. Ma culture, celle dans laquelle j’avais grandi, me déstabilisait et me rendait terriblement nostalgique de Nashville.

Ma définition

 Si je devais donner ma propre définition du choc culturel inversé, sans théorie ni référence officielle, je dirais qu’il s’agit du fait de ne plus se reconnaître dans la culture qui nous a vu·e·s grandir, de la redécouvrir avec un choc et la prise de conscience de tous ses défauts. Je ne dis pas que Nashville est une meilleure ville que Fribourg, mais le contraste m’a frappée.

And now, what?

Cela a duré quelques mois, et je ressens encore parfois cette nostalgie. Je n’y suis jamais retournée depuis, mais je compte bien en faire ma première destination une fois mes études terminées. Le vol est déjà réservé !

Texte et Photo : Laetitia Boillat