Depuis quelques mois à Fribourg sont menées des visites abordant la thématique de « Fribourg colonial » dans le but d’explorer les lieux et les liens qui lient la ville à une histoire souvent peu ou pas abordée en Suisse.
Pour explorer cette thématique, nous avons contacté la Fondation Anny Klawa-Morf pour laquelle Constantje Siegenthalter et Simeon Marty ont répondu à nos questions.
Q’est-ce que la Fondation Anny Klawa-Morf ?
La Fondation d’utilité publique Anny Klawa-Morf (AKM), fondée en 2019, s’engage pour une éducation politique progressiste en Suisse. Le groupe tire son nom d’Anny Klawa-Morf (Bâle, 1894 – Berne, 1993), figure très importante dans les combats socialistes et pionnière des droits des femmes en Suisse. La Fondation transmet des connaissances de base sur des thèmes sociaux et favorise l’accès au débat public. À ces fins, des études, des documents de travail, des débats, des séminaires ainsi que des visites guidées de villes, dont Fribourg, sont élaborés.
Quelle est la raison qui vous a poussés à créer des visites guidées à Fribourg ?
« Beaucoup de gens pensent que la Suisse n’a pas d’histoire coloniale, car elle n’a jamais eu ses propres colonies. En réalité, les Suisses, dont beaucoup de Fribourgeois, ont eux aussi profité du système colonial que cela soit par le commerce, les investissements, les expéditions scientifiques ou les productions culturelles. Par nos visites guidées, on met en lumière les liens, souvent invisibles dans l’espace public, tels que les traces économiques, sociales, scientifiques et culturelles qui ont été laissées, ainsi que la façon dont elles continuent d’influencer notre quotidien, nos institutions et nos modes de pensée. Les visites à Fribourg sont organisées avec l’Association Cooperaxion, qui en a élaboré le contenu. C’est avec des associations partenaires similaires que sont organisées des visites à Lucerne (Luzern Postkolonial) et à Zurich (ZH Kolonial) ».
Est-il possible de parler de « colonialisme suisse » ?
« Le cas suisse s’inscrit dans un « colonialisme sans colonies » (Patricia Putschert). Dès le XVIᵉ siècle et sans domination politique directe, la Suisse a été impliquée dans le système colonial, principalement par des initiatives privées sur les plans économique, militaire et culturel-intellectuel. De nombreux investisseurs, commerçants et banquiers suisses ont pris part au commerce transatlantique — des familles comme les Pourtalès de Neuchâtel ou les Burckhardt de Bâle ont ainsi investi dans des navires négriers ou ont tiré profit de l’importation et de la distribution de produits coloniaux comme le sucre, le café, le coton et le tabac. Des entreprises suisses transformaient ces matières premières ; l’industrie textile était étroitement liée aux structures d’exploitation coloniales ou proches de l’esclavage. Sur le plan militaire et administratif, beaucoup de Suisses ont servi comme mercenaires pour les puissances coloniales ou exercé comme surveillants et administrateurs dans des plantations des Caraïbes et d’Amérique du Sud. Enfin, missionnaires et scientifiques suisses ont contribué à diffuser visions du monde, religions, savoirs techniques (médecine, cartographie, botanique) et idéaux européens. Parallèlement, des institutions académiques suisses, notamment à Zurich et Genève, ont enseigné des idées racistes qui ont contribué à légitimer et perpétuer le système colonial. »
Quelle place a occupé la ville de Fribourg dans le panorama colonial suisse ?
« L’implication fribourgeoise dans le projet colonial s’est passée, par exemple, par la création de la colonie Nova Friburgo au Brésil en 1819 par des émigrants fribourgeois en lien avec l’université qui formait des missionnaires et des chercheurs. La ville de Fribourg a ainsi joué un rôle assez typique : certains de ses habitants ont participé sur place aux entreprises coloniales, alors que d’autres ont profité, en Suisse, des retombées économiques de ce système, notamment à travers des investissements ou l’importation de produits coloniaux comme le cacao, qui était ensuite transformé en chocolat à Fribourg. »
Quelle est l’importance de parler du colonialisme aujourd’hui ?
« La remise en question de l’idée d’une Suisse « sans colonies » est apparue durant les dernières décennies avec les mouvements tiers-mondistes, anti-apartheid et de diverses revendications politiques. Toutefois, ce n’est qu’à partir des années 1990 qu’un débat scientifique plus large s’est développé, et en 2020, les manifestations du mouvement Black Lives Matters ont marqué un tournant décisif dans l’opinion publique. Aujourd’hui, les discussions autour du colonialisme restent donc cruciales : les rapports de force et les inégalités qui en sont issus continuent encore d’influencer les structures économiques mondiales (inégalités, répartition des ressources, etc.), les représentations ou les discours culturels, le système éducatif, les questions politiques et juridiques, le racisme et les discours sur la migration. Bien qu’il n’existe pas d’accord univoque sur la manière de procéder, replacer les lieux de mémoire dans leur contexte est essentiel, car cela permet de mieux comprendre les héritages du passé. La contextualisation et la médiation donnent alors place et voix aux personnes concernées, tout en faisant apparaître les contours d’une histoire jusque-là invisibilisés. »
