Connaissez-vous le chant de Noël « Carol of the Bells » ? À moins d’avoir vécu dans une grotte depuis votre naissance, oui, vous connaissez presque tous ce chant qui est en réalité un symbole de liberté et de défense d’une identité nationale ukrainienne.

Chaque hiver, ces notes résonnent inlassablement dans les films, les publicités et les marchés de Noël. Mais avant de devenir une référence du film « Maman j’ai raté l’avion ! » ou encore d’être repris par de nombreux artistes du Monde entier, « Carol of the bells » a des origines profondément politiques. Ce classique est inspiré d’un chant ukrainien composé pour célébrer l’arrivée du printemps et de l’abondance en Ukraine, le tout dans un contexte de lutte pour l’indépendance et d’affirmation culturelle contre le pouvoir russe.

À l’origine ce chant se nomme Щедрий (Chchedryk) qui signifie « généreux ». C’est Mykola Léontovych qui compose, en 1914, ce chant dans sa langue d’origine, l’ukrainien, en s’inspirant d’un chant païen folklorique du pays. Dans celui-ci, l’auteur parle de l’arrivée du printemps et de la prospérité à venir : « du bon bétail » et « beaucoup d’argent ». Il s’agit donc, au départ, d’une chanson de vœux, porteuse d’espoir et de renouveau, bien loin des cloches et de la neige.

À cette époque, le chant s’affirme comme un chant de résistance contre la Russie bolchévique, qui, dans ce contexte historique, censure en partie la langue ukrainienne et sa culture. En pleine Première Guerre mondiale, l’Ukraine est traversée par des tensions identitaires fortes. Le pays cherche alors à affirmer son existence culturelle face à la domination russe. En reprenant et en chantant un air ukrainien, « Chchedryk » devient un symbole de la lutte pour l’indépendance du pays et de la défense du patrimoine culturel.

En 1919, le chef de chœur Oleksandr Koshyts prend pour mission de faire connaitre la culture ukrainienne au monde. Il fonde et dirige alors la Ukrainian Republic Capella, un ensemble vocal qui reprend de nombreux chants dont « Chchedryk ». Ils partent pour une tournée européenne entre 1921 et 1922, qui a du succès. Une publication viennoise de la Musica Divina déclare « la maturité culturelle de l’Ukraine devrait devenir, pour le monde, une légitimation de son indépendance politique ».  Ce succès devient une arme diplomatique douce, une façon de prouver que l’Ukraine existe, qu’elle a une voix et son propre patrimoine.

Malheureusement, Mykola Léontovych ne verra pas l’ampleur et le succès de sa composition, car il est assassiné en 1921, probablement par la Tcheka, la police soviétique. L’expression et l’expansion de la culture ukrainienne peut être perçue comme une menace pour l’Union soviétique, car l’art est un instrument pour le régime. La musique et les textes folklorique sont récupérés, censurés ou réécrits pour correspondre à l’idéologie dominante. Mais en diffusant cette composition, Mykola Léontovych s’oppose ouvertement à la Russie et montre que l’Ukraine existe et qu’elle est libre.

Le chant continue de se diffuser dans le monde jusqu’en 1936 aux États-Unis. L’Américain Peter Wilhousky, d’origine ukrainienne, entend le chant et décide d’en écrire une adaptation anglaise, « Carol of the Bells ». Il y ajoute des paroles liées à Noël et transforme un chant de vœux de printemps en un chant de Noël universel. La chanson gagne alors une énorme popularité jusqu’à devenir ce que l’on connait aujourd’hui. Sa mélodie minimaliste a traversé les siècles, tout en gardant son ADN ukrainien que l’on a tendance à oublier aujourd’hui. Récemment, l’Ukraine redécouvre cet air, notamment depuis le début de la guerre contre la Russie en 2021. Il est redevenu un symbole de résistance et incarne la capacité d’un peuple à préserver sa langue, sa musique et son âme, malgré la domination.

En 2022, alors que l’Ukraine est sous le feu des bombes, des cœurs ukrainiens ont à nouveau interprété « Carol of the Bells » sur les grandes scènes internationales, notamment au Carnegie Hall de New York. Le peuple ukrainien le chante à nouveau, non pas seulement pour célébrer Noël, mais pour chanter la vie, la dignité et la liberté.

Dans cette période de fêtes prochaine, n’oublions pas que derrière chaque tintement de cloches se cache un peuple persécuté, une mémoire et un message politique. Aujourd’hui encore, dans ce chant résonne la voix d’un peuple qui refuse de se taire. Chantons-le en souvenir et pour la résistance contre l’oppression et la censure d’un patrimoine.

Texte : Marie Simon

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