Le 9 février dernier, le peuple suisse a voté en faveur de l’extension de la norme pénale antiraciste pour protéger les personnes homosexuelles contre les discriminations. Ultime cheval de bataille, les thématiques trans et intersexe susciteront-elles la même adhésion ?

Selon un calendrier optimiste, le Parlement ne légiférera pas sur l’identité de genre avant deux ans. Préparer le terrain pour les futures mesures signifie aussi préparer les esprits. Deborah Abate, « Head of curriculum » chez Be You Network, et Janna Kraus, responsable médias chez Transgender Network Switzerland (TGNS), nous livrent leurs analyses.

Deborah Abate, cheffe de curriculum chez Be You Network
Janna Kraus, responsable médias chez Transgender Network Switzerland

‹‹ Beaucoup confondent encore transidentité et intersexuation. ›› Deborah Abate

 

 

‹‹ Il est absurde et cruel d’opérer des enfants sans leur consentement. ›› Janna Kraus

 

Selon vous, le peuple adhérera-t-il aux mesures en faveur des personnes trans et intersexes ?

JK : Le soutien de la société dans son ensemble est un facteur moins mesurable que l’effet du soutien public des institutions et des autorités. Lorsque des politicien·ne·s comme Karin Keller-Sutter disent publiquement qu’il n’y a pas de soutien pour la protection des personnes trans, les gens y croient et l’acceptent comme une réalité. Si nous considérons la protection et le respect comme des évidences, il est plus facile de les exiger.

DA : Je pense que oui. Après tout, tout le monde a une identité de genre et des caractéristiques sexuelles innées et personne ne souhaite être discriminée. Si l’on s’en tient à une compréhension superficielle de ces mesures, on voit qu’il y va de l’intérêt de chacun·e que ces lois passent. Cependant, cela dépendra aussi du traitement médiatique autour des thématiques trans et intersexe, des supports d’information mis à disposition, et surtout, de la volonté de se renseigner des votant·e·s. Ces mesures ne feraient qu’appliquer les droits de l’Homme et de la dignité des personnes. En tant qu’État constitutionnel démocratique, il y a des choses que nous devons faire naturellement.

Quels problèmes la méconnaissance populaire de ces sujets engendre-t-elle chez les personnes concernées ?

JK : Les opérations forcées sur les nourrissons intersexué·e·s sont clairement la préoccupation la plus urgente. C’est une grande honte qu’elles ne soient pas interdites, d’ailleurs la Suisse a déjà été réprimandée pour cela à plusieurs reprises. Il est absurde et cruel d’opérer des enfants sans leur consentement. D’autant que de nombreuses personnes accusent injustement les personnes trans de pousser les enfants à se faire opérer, alors que d’autres y sont réellement forcé·e·s pour mieux s’intégrer dans le modèle social traditionnel. Nous avons besoin d’éducation en la matière. Les gens doivent s’informer sur la complexité du genre, du sexe, et ne pas avoir les médias mainstream comme principale source d’information. Personne ne peut s’offrir le luxe de dire : « Ce ne sont pas mes affaires. » Les inter et les trans ne sont pas un groupe marginal, il·elle·s sont présent·e·s partout dans notre société. Sans ces savoirs de base, il·elle·s sont maltraité·e·s, négligé·e·s, marginalisé·e·s.

DA : Beaucoup de personnes confondent encore transidentité et intersexuation, même au sein des communautés LGBTQIA+ et féministes. Et la lecture sociale des problématiques des personnes trans et inter est souvent éloignée des réalités vécues par ces personnes. De ce fait, elles sont souvent amenées à déployer des trésors de pédagogie pour expliquer aux autres leur existence : « Ça veut dire quoi ? Pourquoi ? Depuis quand ? » Pour nombre d’entre elles, cette demande d’explications, de preuve, est agaçante voire violente, d’autant plus lorsqu’elle est provoquée malgré soi. À cela s’ajoutent des discriminations invisibilisées. Notamment, de nombreuses personnes intersexuées subissent ou consentent encore, à cause d’une information incomplète, à des protocoles de « normalisation » médicale des caractéristiques sexuelles : traitements hormonaux, « retouches » chirurgicales, et autres gestes invasifs lourds de conséquences pour l’intégrité corporelle et psychique. Pourtant, sur les 1,7% de la population qui ont des variations du développement sexuel, la très grande majorité de ces variations n’ont aucune conséquence pour la santé et le bien-être des individus concernés ! Autre conséquence : le stigma social autour de l’intersexuation, un isolement provoqué par le corps médical, les secrets de familles et nos propres placards en béton armé.

Par quels moyens peut-on familiariser la population à ces thématiques ?

JK : Nous avons tou·te·s la responsabilité de nous éduquer et d’écouter les personnes concernées. Les universités, les entreprises et les organismes gouvernementaux peuvent proposer des cours et des ateliers de formation, édicter des lignes directrices. Les universités devraient permettre le changement de nom sur les certificats, proposer des toilettes unisexes, plus de deux options de genre dans les documents administratifs, et former le personnel de conseil en conséquence. Les particulier·ère·s peuvent bénéficier des services de conseil de TGNS, Agnodice, InterAction Suisse, etc. Nous proposons des conférences et des congrès auxquels il est possible de participer. On peut aussi se rendre à des événements sociaux et échanger. Il existe d’innombrables points de contact sur Internet.

DA : En ce qui concerne les thématiques intersexes, je recommande vivement la chaîne YouTube de l’activiste Audr XY, « Il y a une couille avec votre fille ». Il est important aujourd’hui que les croyances erronées sur la sexuation humaine soient déconstruites. Pour des notions de base vulgarisées, drôles et adéquates sur la biologie des sexes, je conseille la brochure « Sexesss » de l’Université de Genève. Pour les personnes intersexes en questionnement ou désireuses d’approfondir, visitez le site d’InterAction Suisse. Et pour les thématiques de genre et LGBTQIA+, le blog de Be You Network !

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Texte : Jodie Nsengimana et Sylvain Cabrol

Photos : Antonio Abate et Janna Kraus