Observer la littérature actuelle, c’est regarder notre société. Les livres ne racontent pas seulement une histoire, ils révèlent nos questionnements et nos préférences culturelles et nos modes de consommation.
« Dis-moi quel est ton livre préféré et je te dirai qui tu es. »
Si cette phrase pouvait s’étendre à une société complète, qu’est-ce que notre littérature contemporaine dirait de notre société occidentale ? Tout comme les écrivain·e·s d’hier qui nous ont laissé une trace de leur temps, quels témoignages littéraires laisserons-nous dans 200 ans ?
Ce que nos histoires racontent
Commençons par un détour historique : au XIXème siècle, Emile Zola publie le cycle de Les Rougon-Macquart, une série de vingt récits parlant d’une famille noble sous le Second Empire. Par ces histoires, Zola témoigne de son époque et de l’environnement social de la société française au XVIIIème siècle. Il y aborde les tares héréditaires des familles, la montée du capitalisme et des grands magasins, ainsi que la condition ouvrière. La littérature permet donc de mettre en lumière les comportements, les intérêts et les questionnements des différentes sociétés. En conclusion : les livres sont le reflet d’une société.
Aujourd’hui, les écrivain·e·s s’emparent également des sujets sociaux, comme les thèmes LGBT+, qui restent encore minoritaires dans le paysage littéraire. Je peux notamment citer Ce que je sais de toi d’Eric Chacour, sorti en 2023 et qui a été plusieurs fois distingué ou récompensé. Ce roman raconte l’histoire d’un homme tombé amoureux d’un autre homme, ce qui est peu courant dans la littérature française et encore moins avant le XXIème siècle.
Ce que la forme nous raconte
Au-delà du contenu littéraire relatant nos mœurs, la forme même de la littérature en dit aussi beaucoup sur notre psychologie collective. Le style d’écriture, le vocabulaire ou encore la manière dont les histoires sont rapportées témoignent de notre évolution cognitive et culturelle. Là où, au XIXème siècle, Marcel Proust décrivait des décors sur trois pages et faisait des digressions littéraires sur dix autres, les auteur·ice·s contemporain·e·s privilégient une écriture directe et concise. Cette évolution narrative n’est-elle pas le signe d’une société de plus en plus rapide et tournée vers l’efficacité ?
Prenons l’exemple de La femme de ménage de Freida McFadden, paru en 2022 et resté plusieurs mois en tête des ventes internationales. Ce roman raconte l’histoire d’une jeune femme embauchée comme femme de ménage dans une maison luxueuse où elle est témoin d’évènements étranges. Le style est simple et dépouillé : l’écriture ne cherche pas l’esthétisme, mais vise avant tout à narrer l’intrigue, qui enchaîne rapidement les actions. Ce procédé peut être comparé à une série Netflix, qui laisse le spectateur en suspens à la fin de chaque épisode. Dans ce livre, le lecteur est dans l’attente de ce qui va se passer dans le chapitre suivant. Cette littérature rythmée et pleine de retournements de situation en dit long sur nos attentes commerciales.
Le succès international de ce livre témoigne de nos habitudes de consommation et de divertissement au XXIème siècle dans la société occidentale, mais aussi de ce que certains qualifient de « crise de l’attention ». Le style narratif est neutre et vide de recherche d’esthétisme, pour laisser place à un récit divertissant porté par des actions qui arrivent vite. Les chapitres sont courts et riches en nouvelles informations, ce qui stimule notre cerveau habitué aux contenus rapides et efficaces. Le style littéraire est ici fonctionnel et permet au lecteur de ne jamais s’ennuyer.
La littérature contemporaine témoigne ainsi d’une évolution majeure : elle aborde aujourd’hui des sujets longtemps passés sous silence. En donnant une place à des récits plus inclusifs et à des voix autrefois marginalisées, elle contribue à faire évoluer les schémas de pensée. Les livres s’adressent désormais à une société plus large, plus diverse, et participent à une ouverture culturelle ce qui est, selon moi, un mouvement majeur au XXIème siècle.
Mais, dans le même temps, la littérature agit comme un révélateur de notre fonctionnement collectif. Elle reflète une société où tout va plus vite, et où l’attention est constamment sollicitée. Cette « sur-stimulation » se retrouve dans les narrations conçues pour être efficaces, rythmées et immédiatement captivantes, répondant à des logiques commerciales.
Ainsi, une transformation s’opère : une partie de la littérature semble avoir troqué la recherche esthétique et la beauté de la langue contre une écriture plus fonctionnelle, pensée pour capter et maintenir l’attention du lecteur. Une évolution qui interroge notre rapport à la lecture et au divertissement, au temps et à la valeur que nous accordons encore aux mots.
