Les outils numériques sont aujourd’hui omniprésents dans nos vies et impactent nos formations universitaires. Francesco Beretta, spécialiste d’histoire des sciences et de systèmes d’information pour la recherche historique, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique en France (CNRS) et chargé de cours en méthodologies numériques dans les Universités de Neuchâtel et de Berne, a accepté de répondre à nos questions sur l’intégration du numérique dans les humanités.
Comment définiriez-vous les humanités numériques ?
De manière générale, le terme d’« humanités numériques » désigne une discipline qui allie les compétences en humanités (l’ensemble des disciplines qui étudient l’homme, sa culture, son histoire et son rapport au monde) à des outils et méthodes numériques. On peut distinguer deux approches. La première consiste à apprendre et à appliquer des méthodes informatiques pour réaliser une recherche disciplinaire en sciences humaines et sociales. La deuxième approche consiste à réfléchir à l’impact du numérique sur les disciplines humanistes. La revue Humanités numériques illustre principalement la deuxième approche, tandis que le Journal of Digital History relève davantage de la première, même si les frontières sont parfois floues.
Quels sont les outils numériques à disposition des humanités ?
On peut d’abord citer la publication de documents sur le Web, grâce à leur numérisation ou à leur transcription pour réaliser des éditions critiques (publications savantes de textes). L’intérêt de ces procédés est de mettre à disposition un vaste corpus de sources historiques ou littéraires, facilement accessibles. Il est également possible d’appliquer des outils d’analyse aux textes numérisés, comme des classements par sujet automatiques ou l’étude de l’évolution du vocabulaire dans le temps. On peut ainsi mettre en évidence des phénomènes qui seraient invisibles avec des méthodes de recherche purement analogiques.
Une autre manière d’investir dans les technologies numériques est la réalisation de systèmes d’information afin de stocker, publier et réutiliser d’importants gisements de données. Par exemple, dans le cadre d’une thèse de doctorat en histoire ou d’un projet de recherche financé par le Fonds national suisse (FNS), il est possible de créer une base de données qui permettra, en appliquant des principes méthodologiques établis, de transformer les informations historiques collectées en données exploitables par des analyses statistiques, des réseaux sociaux ou des systèmes d’information géographique. Là encore, on pourra traiter des ensembles d’informations beaucoup plus vastes, avec des méthodes bien plus précises et approfondies en termes de résultats que la simple relecture des informations recueillies sous traitement de texte ou tableur.
Est-ce que cela représente donc une manière radicalement nouvelle de travailler en humanités ?
Dans le domaine des sciences humaines et sociales, une discipline peut être considérée comme scientifique si elle apporte des réponses aux questions de recherche à partir d’une méthode clairement définie et reproductible, ainsi que d’une base empirique suffisamment solide. Il est évident que l’outil numérique apporte un potentiel supplémentaire important. Selon moi, il ne remplace pas fondamentalement la démarche critique de nos disciplines mais il permet de renforcer considérablement notre capacité à répondre aux questions de recherche, notamment en termes de reproductibilité et d’élargissement de la base empirique.
De plus, la publication des données à la fin d’une recherche, notamment en utilisant les technologies du Web sémantique (évolution du Web où les informations sont structurées, reliées et interprétables par des machines), permettra de changer d’échelle dans la recherche en disposant de volumes d’informations de plus en plus importants, bien au-delà de ce qu’un.e chercheur.euse individuel.le peut mobiliser. On peut même envisager d’aborder de nouveaux terrains de recherche ou des questionnements qu’on ne pouvait pas imaginer jusqu’à présent. L’utilisation de ces outils semble difficile pour les étudiant.e.s en humanités et la création d’une base de données prend beaucoup de temps.
L’adoption des méthodes numériques est-elle vraiment envisageable ?
Il s’agit d’une question de formation et d’acquisition de compétences personnelles permettant aux étudiant.e.s et aux chercheur.euse.s d’exploiter ces outils. Il est donc indispensable de prévoir dans les cursus en sciences humaines et sociales, dès le bachelor, des formations adaptées aux spécificités des disciplines humanistes, mais obligatoires ou du moins facilement accessibles. Au niveau master, il sera possible d’approfondir la formation et d’appliquer ces outils à l’initiation à la recherche et aux métiers à dimension humaniste propres à ces disciplines, comme les études muséales, afin d’acquérir les compétences du profil-métier de l’analyste de données. Grâce à des formations continues, des options professionnelles supplémentaires s’offrent ainsi. À titre d’exemple, l’université de Neuchâtel propose des formations en humanités numériques et méthodes numériques pour les sciences humaines, qui peuvent être suivies en tant que piliers secondaires de Bachelor et de Master à côté d’une formation disciplinaire humaniste classique.
Pour conclure, dans quelle mesure est-il important pour les étudiant.e.s des disciplines humanistes de se rapprocher du numérique ?
L’explosion des technologies numériques soulève non seulement des enjeux techniques et scientifiques, mais elle a également un impact considérable sur la vie sociale et politique, comme on peut l’observer au quotidien. L’impact énergétique de l’intelligence artificielle générative est souvent mis en évidence, tout comme la question de la dépendance croissante que les plateformes numériques provoquent. Plus fondamentalement, la concentration des capitaux et des plateformes technologiques engendre une nouvelle forme de colonialisme (cf. Digitaler Kolonialismus, Ingo Dachwitz et Sven Hilbig, 2025), et nous, en Europe, nous retrouvons de plus en plus en position de « colonisés », tant nous dépendons des plateformes américaines ou chinoises.
Renforcer les compétences numériques des étudiant.e.s en Bachelor et Master contribue ainsi à renforcer leurs outils intellectuels et leur crédibilité dans les débats contemporains. Je pense qu’il faut donner aux jeunes générations d’humanistes les armes indispensables pour continuer à exercer la fonction critique de nos disciplines dans la société, en formant des chercheur.euse.s techniquement compétent.e.s, capables de penser l’évolution actuelle de manière critique, qu’il s’agisse de sociologues, d’historien.ne.s ou de philosophes.
