Entre pérégrinations impériales et exil d’un jeune soldat, voici le portrait de deux hommes que le vertige du voyage antique a emportés.
J’aimerais vous informer de l’existence de deux voyageurs. Leurs motifs de voyage sont infiniment différents, aussi éloignés que le sont le loisir libéral et le devoir de subsistance. Je tiens à souligner avant d’entrer en matière que le compte-rendu que je fais ici de ces deux voyageurs n’est pas rigoureusement exact ; les quelques libertés prises permettront d’en préciser le portrait. La stricte vérité que la rigueur académique exige peut parfois être encombrante lorsque l’on traite d’antiques profils humains.
Princeps Iterans
L’empereur Hadrien traversa l’Empire romain sur une douzaine d’années pour des raisons tout à fait variées, allant du tourisme à l’exercice de la fonction impériale en passant par des escales aux portées religieuses. Il est souvent qualifié d’empereur « bâtisseur » du fait des nombreuses constructions qu’il a commanditées à travers l’immense empire que lui avait laissé Trajan, son grand-oncle et père adoptif. On ne peut toutefois s’empêcher de voir dans les voyages d’Hadrien une certaine expression de la liberté, et pas simplement l’expression des obligations que le port de la pourpre implique. Marguerite Yourcenar attribue à l’empereur dans ses Mémoires d’Hadrien la phrase suivante : « et c’est alors que je m’aperçus de l’avantage qu’il y a à être un homme nouveau, et un homme seul, fort peu marié, sans enfants, presque sans ancêtres, Ulysse sans autre Ithaque qu’intérieure ». En bon romain, il avait aussi un amour très prononcé pour la culture grecque. Un grand nombre de ses voyages se déroulèrent dans la partie orientale de l’Empire, dans le monde hellénophone. C’est durant un de ses voyages en Bithynie en Turquie actuelle qu’il fit la rencontre de son favori et amant, le bel éphèbe et esclave Antinoüs, lequel se noya dans le Nil dans des circonstances fort troubles. L’empereur, désespérément amoureux, le divinisa ; le culte d’Antinoüs se répandit alors dans l’empire et son corps fut sculpté dans le marbre des statues de nos musées. Si les pérégrinations d’Hadrien sont tout à fait réelles et documentées, elles n’en restent pas moins exceptionnelles. Tous les voyageurs de l’époque romaine n’ont d’ailleurs pas eu la chance de voir leur mémoire conservée et leur vie écrite ; tous les éphèbes morts noyés n’ont pas été divinisés.
Miles Derelictus
Courant après les honneurs, l’aventure ou plus probablement l’argent nécessaire à la subsistance de sa famille, Aurelius Polion décide d’entamer une carrière militaire et quitte son Egypte natale pour la Pannonie inférieure où était stationnée la legio II Adiutrix, dans les confins de l’empire – il s’agit de la région de l’actuelle Budapest. Une de ses lettres (P.Tebt. 2.583), qui date de la fin du IIe ou du début du IIIe siècle ap. J.-C., a été retrouvée et traduite il y a quelques années. Certaines parties de la lettre sont illisibles à cause du mauvais état de conservation du papyrus, mais l’essentiel est compréhensible : Aurelius Polion écrit à sa famille et se plaint de ne recevoir aucune nouvelle d’elle. C’est le témoignage malheureux d’un jeune soldat romain qui se heurte au silence atroce des dieux, eux qui ignorent ses lamentations et son mal du pays, sombrant dans l’oubli de sa famille, elle pour qui il avait décidé de rejoindre la légion, pour sa subsistance ou sa prospérité. Il y a quelque chose d’enivrant dans le témoignage antique d’une peine si courante ; car il s’agit au fond de la peine qui naît de la peur de mourir dans l’oubli. Pour celui dont l’existence est désertée par le sens, celui dont la souffrance demeure infondée et gratuite, le suicide reste hélas une option. Nous ne savons pas ce qui est advenu d’Aurelius Polion, mais je l’imagine marcher sur la rive du Danube, considérant le même destin qu’Antinoüs lorsqu’il était au bord du Nil, rivière sacrée qui faisait miroiter son lit comme une sépulture désirable.
Les outils actuels permettent de mieux rendre compte de la gravité du voyage à l’époque romaine, que l’on soit d’origine servile, un jeune soldat ou un empereur, et notamment de la logistique vertigineuse qu’il pouvait nécessiter. Je vous laisse vous imaginer votre dernier voyage et ce qu’il aurait impliqué à l’époque romaine. En cliquant sur ce lien, vous pourrez par exemple projeter vos vacances en Espagne deux mille ans en arrière. Salve !
