Du 21 au 24 mars se déroulait à Genève la troisième édition du festival Histoire et Cité. Nous avons saisi cette occasion pour rencontrer une pointure du Youtube Game, Benjamin Brillaud. Au menu : starification des Youtubers, liberté sur Youtube, légitimité des vulgarisateurs et médiation culturelle.

Plus connu sous le nom de Nota Bene, ce vidéaste aux 630’000 abonnés vulgarise l’histoire depuis 2014 et sa chaîne compte déjà plus de 150 vidéos sur des sujets divers comme « l’histoire et le métal », « les papes les plus déjantés », ou encore « des vikings au Canada ». En parlant de vikings, Benjamin Brillaud en a d’ailleurs tout l’air quand il déambule dans les couloirs du festival, lui qui arbore une barbe fournie et une longue tresse brune. C’est le genre de personne qu’on tutoie machinalement car il dégage une sympathie naturelle et a une voix apaisante. Il faut dire que la proximité qui se crée entre le Youtuber et le spectateur est telle, qu’on a l’impression de connaître la personne avant même de la rencontrer. Ce qui nous amène à la première question…

Dans ce genre de manifestation, tu as l’occasion d’échanger directement avec ton public. Quel est ton sentiment lorsque tu rencontres des personnes qui te suivent et qui ont l’impression d’être ton pote, alors que ce sont des inconnus pour toi ?

En général, les rencontres se passent bien, je suis quelqu’un d’ouvert. Mais c’est vrai qu’il y a cette inégalité qui fait que les gens ont l’impression de me connaître alors que je ne les connais pas. C’est toujours un peu étrange, d’autant plus que, quand on réalise une vidéo, on montre ce que l’on veut de nous et il peut parfois y avoir un contraste entre la personne présentée et la personne dans la réalité. J’essaie simplement d’être naturel.

En général, les gens savent faire la part des choses et cet aspect ne m’empêche pas d’avoir des rapports simples avec les gens. Il est vrai que certains aimeraient que je prenne plus de temps pour discuter, aller boire une bière, mais ce n’est pas possible quand cinquante personnes font la queue pour une petite griffe.

A ce propos, que penses-tu du phénomène de starification qui touchent les Youtubers ?

Selon moi, la starification possède des avantages et des inconvénients. Comme les spectateurs se sentent proches du chroniqueur, ils ont tendance à moins remettre sa parole en doute. Dans certains cas, le chroniqueur prend carrément le pas sur l’émission. Quand la vidéo a un bon fond et qu’elle est sérieuse, il n’y a pas vraiment de souci. Par contre, certaines émissions douteuses réussissent à percer car le chroniqueur a une aura et le public diffuse des informations qui s’avèrent parfois fausses.

Je pense que cette starification peut aussi monter à la tête de certains chroniqueurs qui ne sont pas préparés ou qui, parce qu’ils sont suivis par des milliers ou des millions de personnes, perdent pied avec la réalité.

Ton public est principalement les 18-35 ans, quelle est la vision de l’histoire que tu veux transmettre à cette génération ?

Je ne sais pas s’il est question d’une vision. En tout cas, j’essaie d’intéresser les gens à l’histoire, de transmettre un contexte, de leur donner envie de s’intéresser par eux-mêmes à cette discipline relativement complexe. Le but est vraiment de provoquer une réflexion. J’alterne donc entre des formats sérieux et des contenus plus rigolos sur des personnages et situations historiques.

J’essaie aussi de faire réfléchir sur la pratique de l’histoire et son utilité au sein de nos sociétés actuelles. Je le fais notamment à travers une chronique « actu » où je reviens sur l’utilisation politique de l’histoire. Bien évidemment, j’y apporte mon petit grain de sel. Ce sont des vidéos évidemment moins objectives, même si le simple fait d’avoir une ligne éditoriale induit une subjectivité.

Penses-tu justement qu’il faut assumer sa subjectivité ?

Je pense qu’il faut se méfier des gens qui revendiquent une objectivité totale sur leur contenu. Pour moi, les meilleures émissions sont celles qui assument un regard. Par exemple, Histony est un vidéaste qui ne cache pas son affection pour les idées de gauche et qui le rappelle tout le temps dans ses vidéos. La personne qui écoute sait donc qu’il peut y avoir des biais chez le chroniqueur. Quand le spectateur est informé et sensibilisé, il peut avoir un regard plus critique sur le travail. Le but est de provoquer une réflexion et d’inciter les gens à remettre en question nos propres contenus.

Au Festival Histoire et Cité, Benjamin Brillaud a donné une conférence sur la vulgarisation de l’histoire sur Youtube et a participé à une table ronde sur l’Histoire 2.0

Tu as collaboré avec des institutions comme le Louvre ou Arte, tu es aussi invité dans des manifestations comme le festival où on se trouve actuellement pour donner des conférences. Comment as-tu construit ta légitimité auprès des institutions et des historiens, étant donné que tu n’es pas historien ?

Peut-être parce que depuis le début, je ne me revendique justement pas comme historien. Mon métier est la médiation culturelle, la vulgarisation. Je ne produis pas de contenu scientifique, je n’ai pas les ressources nécessaires. Je m’appuie sur le travail des historiens mais aussi sur le travail d’autres vulgarisateurs dont je connais le sérieux.

Ma manière de crédibiliser le travail a été de le faire sérieusement, de vérifier mes sources, de faire vérifier mes scripts par des historiens ou des étudiants. Il m’arrive aussi de collaborer directement avec des historiens sur certaines vidéos. Un groupe de relecture sur Facebook qui comprend des historiens connectés relit également de temps en temps mes scripts. Il peut y avoir des erreurs qui se glissent dans mon travail mais je limite grandement la propagation d’âneries.

De plus, la méthodologie de travail que j’ai aujourd’hui n’est pas celle que j’avais au départ de la chaîne. Dans les premières vidéos, ce n’était pas vraiment sérieux mais j’ai tout de même laissé les sources car c’est important de rester honnête avec moi-même. Je me basais parfois sur des documents pas du tout scientifiques. C’est au fur et à mesure que j’ai pris le chemin de la méthodologie des historiens, surtout quand je me suis aperçu que j’avais une responsabilité vis-à-vis de mon audience. Je ne l’avais pas mesuré au départ. Quand on parle sur internet, on a une grande responsabilité car on a le pouvoir de faire de la désinformation ou de la propagande à grande échelle.

« La liberté sur Youtube est à la fois très libre et très contrainte »

 

Nous sommes dans un festival dont le thème est la liberté, comment perçois-tu la liberté sur YouTube ?

Elle est souvent illusoire. Je suis peut-être un peu dur mais elle est à double tranchant. Elle est à la fois très libre et très contrainte. On est libre du choix des sujets, de la durée des formats, de dire merde. En même temps, le fonctionnement de Youtube fait qu’on peut être amené à s’autocensurer.

Par exemple, à un moment, les sujets de guerre étaient démonétisés sur Youtube et ça m’a parfois poussé à me dire : « bon je ne vais peut-être pas faire un sujet sur la guerre ». Cela peut donc influer sur la ligne éditoriale si on décide d’en faire son métier. Si on a basé tout son business model sur les revenus Youtube, et qu’une vidéo est démonétisée, c’est un peu dramatique. Certains vidéastes sont donc amenés à moduler leur ligne éditoriale en fonction des bonnes humeurs de l’algorithme Youtube. Il m’est aussi arrivé de mettre des titres de vidéo moins accrocheurs et plus consensuels car j’avais peur d’être démonétisé. Mais je ne me suis jamais vraiment censuré non plus.

Il y a toujours ce modèle économique qui rentre dans l’équation et qu’il faut prendre en compte. Aujourd’hui, j’ai la chance de faire partie des rares vulgarisateurs français à vivre de leur activité mais ça n’a pas toujours été le cas. Au début, j’étais obligé de sortir une vidéo par semaine pour réussir à payer mon loyer. Il m’est arrivé alors de me mettre des coups de pression, parfois assez violents, pour sortir une vidéo. J’en sortais une qui faisait trois minutes et après je regrettais car je la trouvais trop superficielle. Aujourd’hui, j’ai plus de liberté car j’ai d’autres revenus à côté.

« C’est vrai qu’il y a encore dans le grand public, l’image de l’historien d’un vieux gars poussiéreux, qui sent l’eau de Cologne, qui a soixante-dix ans et qui tremblent quand il parle. C’est une image qui ne correspond en rien à la réalité. »

 

Etant donné que tu travailles dans la médiation culturelle, as-tu l’impression que les historiens restent trop souvent confinés dans leur communauté scientifique et ne font pas l’effort d’intéresser le grand public ?

Il me semble que c’est de moins en moins le cas. Il existe encore une frange d’historiens élitistes, et ce sera toujours le cas, qui veut garder le savoir. Je comprends, par exemple, que quelqu’un qui a passé cinq ans sur sa thèse saute au plafond quand il voit un gars résumer sa thèse en dix minutes. Je le comprends bien, mais c’est aussi des raccourcis nécessaires pour que le grand public puisse s’intéresser.

En France, un des rares historiens à passer à la télévision est Patrick Boucheron…

Boucheron est une petite révolution. Il est vrai que l’historien a perdu un peu sa place dans l’espace médiatique et dans le débat public. Je pense que Boucheron est arrivé à bousculer les choses. Cependant, faire écouter une conférence de Boucheron à quelqu’un qui ne s’est jamais intéressé à l’histoire, je ne suis pas sûr que ça fonctionne. En lisant un de ses livres, on sent une envie de démocratiser et de partager mais l’écriture reste tout de même un peu lourde pour le grand public. Mais la démarche est présente et Boucheron a la bonne attitude.

Les historiens ont bien compris l’intérêt de transmettre et de faire de la médiation culturelle. L’enjeu n’est pas de dénaturer leur propos mais de créer un pont entre le public et les historiens. Quand je vois qu’il y a ce festival d’Histoire et Cité à Genève, de plus en plus de fédérations d’histoire publique, on remarque que les historiens se saisissent de ces questions et ont envie d’avancer sur ces sujets.

C’est vrai qu’il y a encore dans le grand public, l’image de l’historien d’un vieux gars poussiéreux, qui sent l’eau de Cologne, qui a soixante-dix-ans et qui tremblent quand il parle. C’est une image qui correspond en rien à la réalité. Les mentalités évoluent et ma plus belle victoire sur Youtube est que les gens me disent maintenant : « l’histoire est devenue cool ». Non, l’histoire ne fait pas peur et l’histoire est utile dans notre société actuelle pour comprendre le monde.

Une des vidéos la plus vue de la chaîne Youtube de Nota Bene 

Crédits photo: © 2018 Cyril Perregaux