Pour sa quarantième édition, le Festival International du Film de Fribourg (FIFF) consacre sa section « Nouveau territoire » à la Colombie. Cet article propose une présentation du film Los reyes del mundo, qui a attiré toute notre attention.
La section consacrée à la Colombie s’inscrit dans une volonté de renouveler les imaginaires. Les cinéastes cherchent à montrer la diversité de ce pays sous un nouveau jour, plus réaliste et loin des représentations réductrices focalisées sur le narcotrafic. Les films sélectionnés ouvrent un espace à d’autres réalités sociales et affectives. Ils donnent à voir les populations reléguées aux marges, comme les peuples indigènes, la communauté queer, la condition féminine, et la jeunesse abandonnée. Ils proposent un panorama large qui s’étend de la quête de liberté au partage intime des blessures et désirs.
Los reyes del mundo a été réalisé par Laura Mora Ortega en 2022. Ce long métrage met en scène l’errance de cinq adolescents sans-abri vivant à Medellín. Leur quotidien est marqué par le danger et la survie. Winny, par exemple, se fait poignarder sans bénéficier d’une prise en charge médicale ; sa blessure est désinfectée par une femme dans une auberge. Les jeunes se soutiennent, même si leur relation est traversée par des tensions. Le récit du voyage est initié par une annonce du gouvernement qui veut restituer les terres de la grand-mère de Rá à celui-ci.
L’aventure et la liberté
Le voyage commence sur les routes de Colombie, à vélo, en s’accrochant à des camions et en grimpant dessus. La mise en scène représente une euphorie de liberté, une énergie intense portée par le vent, la vitesse et l’élan vers l’inconnu. Cet élan rempli d’espoir émancipe les jeunes de leur condition. Le fait de grimper sur les camions et de s’y accrocher traduit cette liberté qui consiste à dépasser les limites imposées. Ils avancent sans peur, portés par une puissance joyeuse. Ils fument, dansent, et contemplent le paysage. Dans ces instants, ils s’approprient le monde, transformant ainsi leur précarité en liberté de vivre. Mais cette liberté demeure fragile et éphémère, la violence reprend rapidement le contrôle… Une scène dans un bar montre les jeunes heureux, dansant, fumant et buvant de l’alcool. Leur présence est d’abord tolérée, puis un silence pesant et des regards hostiles les encerclent. Ils sont ensuite frappés, ce qui rappelle leur condition d’exclus, comme s’ils étaient des êtres sans valeur, pour qui la joie est interdite.
La liberté s’exprime également dans la représentation de la nature, vaste et sauvage. Elle est perceptible dans les gestes des personnages, leur comportement, leur manière de se projeter vers un ailleurs rempli d’espoir. Ils incarnent une énergie sauvage, qui se détache des codes sociaux. Le motif du cheval blanc revient à plusieurs reprises dans ces moments de liberté. Sa présence laisse une ambiguïté sur son existence réelle ou sur le fait qu’il relève du rêve. Dans la dernière partie du film, les jeunes atteignent le terrain appartenant à la grand-mère de Rá et évoquent cette réflexion en observant le cheval. Cette scène précède la découverte d’une mine d’or. Ils plantent un drapeau improvisé avec leurs vêtements, comme un geste de conquête du territoire, qui témoigne de leur espoir enfin réalisé. Leur joie est éphémère, laissant place à l’injustice et à la colère.
À la limite de l’onirisme
L’esthétique du film fait osciller le récit entre réalisme et atmosphère irréelle. Le travail sur les sons, les silences, les ralentis, la brume et certains cadrages crée une impression de temps suspendu. Les habitants de la maison en ruine semblent être des fantômes, comme si le film traversait cette frontière du rêve.
Certaines images, comme celle de l’arbre dans la brume, donnent accès à l’intériorité des personnages et leurs aspirations profondes. Ils partagent leurs visions d’un monde idéal : la liberté d’un monde parfait peuplé d’êtres qui choisissent d’y vivre, la volonté d’être une ombre, d’être éternellement avec les êtres aimés, et le désir que le monde leur appartienne.

Cette dimension onirique se retrouve aussi dans d’autres scènes. Lorsque Nano disparaît après le kidnapping, sa réapparition dans la forêt, entourés d’autres êtres de couleur, fait basculer le film dans une zone trouble. Les pensées des personnages, récitant des chants qui associent le sang à l’eau et évoquent la mort, semblent irréelles et font planer un doute concernant leur sort et leur traumatisme. Le film laisse volontairement cette indétermination, comme si la violence vécue faisait basculer la perception du réel dans l’imaginaire.
Los reyes del mundo parvient ainsi à articuler la dureté du réel à la rêverie d’un monde meilleur. Le film interroge la possibilité d’un monde hors de la violence et du rejet. En filmant la beauté des paysages et la brutalité des rapports sociaux, la réalisatrice met en scène la Colombie contemporaine, où l’errance est empreinte de survie et d’espoir. Le film permet de voir la Colombie à travers ses paysages et la vie de ses habitants, en montrant à la fois la beauté et la violence, et en mettant en scène l’espoir de la liberté, même dans l’errance.
