« Étranger », ce mot divise dans certains cas. « Ils ne sont pas comme nous, ces personnes-là. » C’est parfois comme ça qu’on qualifie les personnes venant d’ailleurs. Mais que signifie vraiment être « étranger » ?

Selon le dictionnaire Larousse, un étranger est une personne « qui est d’un autre pays ou qui n’a pas la nationalité du pays où il se trouve ». Simple comme définition, non ? Finalement, être étranger n’est rien d’autre que d’être originaire d’un autre pays que celui dans lequel on vit. Pourtant, le mot étranger vient d’étrange, lui-même issu du latin extraneus, qui signifie « du dehors », « extérieur », mais aussi « qui n’est pas de la famille, du pays ». Historiquement, le terme pouvait également désigner quelque chose de bizarre ou de singulier. L’étranger est donc étrange dans certains cas. Et c’est précisément là que le mot devient intéressant. Car entre « venir d’un autre pays » et « être différent de nous », il n’y a qu’une fine line. Un pas que la politique franchit parfois très facilement.

La montée de l’extrême droite en Europe le démontre. Dans plusieurs pays, la question migratoire est devenue un sujet politique central. L’étranger n’est plus seulement une personne qui habite ailleurs ou qui possède un autre passeport, il devient une catégorie de personne. Mais aussi quelqu’un sur qui l’on projette des inquiétudes : la peur de perdre son identité, de manquer de logements, de voir les services publics se dégrader, de ne plus reconnaître son pays. En Allemagne, l’AfD (Alternative für Deutschland) en est un exemple particulièrement visible. Lors des élections législatives de février 2025, le parti a obtenu 20,8 % des voix, soit deux fois plus qu’en 2021. La question de l’immigration occupe une place importante dans son discours politique.

Le phénomène n’est pas propre à l’Allemagne. En France, le Rassemblement national (RN) est devenu une force politique incontournable. Aux élections européennes de 2024, la liste menée par Jordan Bardella a obtenu 31,37 % des voix, très loin devant les listes arrivées derrière elle. Là encore, l’immigration fait partie des thèmes structurants du discours du parti.

Pourquoi cette question fonctionne-t-elle aussi bien politiquement ? Peut-être parce qu’elle permet de tracer une frontière. D’un côté « nous », de l’autre « eux » : nous, ceux qui seraient chez eux et eux, ceux qui seraient venus chez nous. Une frontière politique ne sépare pas seulement deux territoires. Elle sépare aussi deux groupes imaginaires : ceux qui sont « chez eux » et ceux qui ne sont pas. Pourtant, une société n’est jamais aussi simple en réalité. Parler de migration, c’est parler de logement, d’emploi, d’école, d’intégration, d’asile ou encore de transport. Ce sont des questions concrètes, légitimes, auxquelles une société doit répondre. Mais lorsque la personne étrangère devient systématiquement le symbole de ce qui ne va pas, le débat change de nature.

L’étranger devient alors un bouc émissaire. On lui attribue nos peurs, nos frustrations et parfois nos échecs. Les logements sont trop chers ? C’est la faute de l’immigration. Les trains sont bondés ? Encore l’immigration. Les hôpitaux sont sous pression ? L’immigration. Le paysage se bétonne ? Toujours l’immigration. Le problème avec cette logique est qu’elle transforme une réalité complexe en une réponse simple : « eux ». Pourtant, l’étranger n’est pas une catégorie uniforme. Il peut être étudiant, médecin, infirmier, ingénieur, journaliste, enfant, voisin, collègue ou simplement quelqu’un qui cherche une vie meilleure. Il peut être arrivé hier ou vivre dans le pays depuis vingt ans. Il peut avoir grandi ici sans jamais n’avoir obtenu la nationalité. Il peut parler trois langues et se sentir chez lui dans plusieurs pays à la fois.

Alors, qui est l’étranger finalement ? En élargissant le propos, il devient clair que la question dépasse finalement la migration. Elle touche à notre définition de l’appartenance. Dans une Europe où les populations circulent, où les familles ont plusieurs nationalités et où les identités sont de plus en plus multiples, la frontière entre « nous » et « eux » devient moins évidente. Et pourtant, cette frontière reste utilisée dans les discours politiques. Il est plus facile de construire un discours autour d’un « eux » que d’expliquer la complexité d’un « nous ».

Peut-être devrions-nous donc commencer par nous méfier du mot « étranger ». Non pas parce qu’il serait faux, mais parce qu’il paraît trop simple pour le monde complexe et varié dans lequel nous vivons.

 

Les propos de cet article d’opinion relèvent de la seule responsabilité de son auteur et n’engagent en aucun cas la rédaction.

Texte : Naomie Sieping Nguefack