« L’espace et le silence pèsent d’un seul poids sur le cœur. Un brusque amour, une pensée qui transfigure, à certains moments donnent la même intolérable anxiété, doublée d’un attrait irrésistible. Délicieuse angoisse d’être, proximité exquise d’un danger dont nous ne connaissons pas le nom, vivre, alors, est-ce courir à sa perte ? A nouveau, sans répit, courons à notre perte. » (A. Camus, L’été, 1953)

Le ciel forme les grandes questions
Que faisiez-vous le soir du 12 août 2026 ? Il y a de grandes chances que vous ayez eu les yeux vers le ciel, attendant avec excitation, une seconde après l’autre, l’éclipse solaire, avant de tenter de regarder partout à la fois là-haut dans l’espoir de voir passer à toute allure une fille de Persée trainant sa robe de poussière étincelante.
C’était certainement mon cas. Presque tout le monde a regardé et a apprécié le spectacle ce soir-là, mais j’aimerais rappeler qu’avant d’être un spectacle, car en partie démystifié par la science, l’espace est le lieu par excellence de l’étonnement philosophique, de l’expérience religieuse et de la curiosité scientifique. C’est pourquoi j’aimerais dire quelques mots sur un concept qu’ont forcément vécu les penseurs, les prêtres, les savants et finalement tous ceux qui ont, pour quelque raison, plongé leur regard dans l’étendue qui nous surplombe. Il s’agit du sublime, ou encore du numineux, deux termes que la tradition philosophique sépare mais que je décide de rassembler ici, car ils décrivent à mon sens la même expérience. Il s’agit d’un moment de contemplation intense qui impose les plus grandes questions, au plus érudit des religieux comme au travailleur de la terre analphabète – quand nous levons les yeux la nuit venue, avec patience et humilité, l’esprit à la fois reposé et ouvert, nous viennent les questions les plus importantes et les moins proches d’être résolues : « Qu’y a-t-il là-bas ? », « Qui suis-je ?», « Que suis-je ? », « Pourquoi le monde ? », « Va-t-il disparaître un jour ? », « Qu’est-ce que cette mort, qui m’attend inévitablement ? » Les questions métaphysiques sont peut-être les plus universelles parmi les hommes, et l’espace, son mystère avec l’effroi et la fascination qu’il provoque, est à mon sens la première source de questionnements métaphysiques. Ces interrogations sont concomitantes ou suivent de très près un sentiment : le sublime.
La solitude devant l’immensité
Ce sentiment requiert d’abord un moment de solitude ; si nous n’étions pas seul, cette expérience nous individualise. Le phénomène révèle la vulnérabilité consubstantielle de notre être, elle qui d’habitude est cachée par la vie quotidienne, ses activités qui nous occupent l’esprit et le corps, ainsi que les autres êtres qui vivent avec nous, ne serait-ce que ponctuellement. Nous trouvons naturellement beaucoup de réconfort dans le côtoiement du vivant, qu’il soit humain, animal ou végétal. Chez Camus, qui au demeurant n’est pas le premier auteur chez qui j’aurais pensé trouver des réflexions sur le sublime, le sentiment le prend sur la mer. Lors d’un long voyage en bateau qui observe une troupe de marsouins, au beau milieu de l’océan, qui passent leur chemin et disparaissent : « Eux partis, c’est le silence et l’angoisse des eaux primitives. » Au quotidien, le hurlement des hommes et de leurs machines masque le silence primordial, ce calme imposant. Il arrive un moment où la barrière entre l’humain et le sublime – c’est alors la solitude qui nous gagne, ce sont les marsouins qui disparaissent dans la mer – tombe et où une relation s’établit. Celle-ci est de l’ordre de l’affect et non du rationnel. C’est un rapport dont la totalité de la signification est contenue dans le sentiment. On pourra tenter de le décrire, de le théoriser ou encore d’énumérer les contextes dans lequel il apparait. On peut même philosopher sur la nature de la relation qui s’établit ; la puissance avec laquelle elle s’établit, en revanche, semble échapper à toute thématisation de la pensée et aux mécanismes humains, violents et réducteurs de la logique et des mots.
L’infini nous révèle à nous-mêmes
Comme tous les autres sentiments, aussi puissants qu’ils soient, on ne peut que le décrire avec des critères extérieurs ou les contextes dans lesquels ils surgissent, dans le but de faire jaillir de la mémoire du lecteur et de ramener à la surface de la conscience les expériences vécues et enfouies dans l’inconscient du lecteur. A mon avis, le texte ne fait jamais vivre de façon inédite une émotion ou un sentiment, mais c’est un autre sujet. Comment la décrire le plus fidèlement possible ? C’est la réalisation que mon être est tout à fait différent de la puissance que je suis en train d’observer. Nous sommes tout à fait autres que cette « chose » (faute de meilleur mot) face à laquelle la pensée bloque. Elle dépasse la totalité, finie, que représente notre monde connaissable. Cette chose, appelons-la l’infini, car avec le concept d’infini, la réalité de l’objet qui s’offre à notre pensée la dépasse complètement. C’est donc face à l’infinitude de l’espace que l’on constate notre propre finitude, la prise de conscience de notre faiblesse primordiale exprimable ainsi : « Ma mort est certaine ». Je dis bien « ma mort » et non « notre mort », car c’est une expérience solitaire et individualisante à ce moment-là. On peut partager cette réalisation par le langage, mais cela est encore différent que de ressentir au plus profond de son être que celui-ci va disparaître.
« Moi qui ne suis que poussière et cendre »
À cette certitude de mort succède un autre sentiment encore, qui s’apparente à la fois à une humilité profonde et aussi à une dépendance radicale. Nous avons l’assurance, aussi inébranlable que celle de notre mort, que le monde nous survivra ; nous ne sommes en d’autres termes qu’une partie insignifiante d’un ordre qui nous dépasse et nous survit. Notre subsistance dépend de cet infini avec lequel nous entretenons une relation inégalitaire. Bien que le sentiment du sublime qui occupe cet article ne soit pas rattaché à une religion, il y a dans l’Ancien Testament bon nombre de passages qui symbolisent cette insignifiance face au transcendant. Ici, Gn 18.27, comme remarqué par le philosophe Rudolf Otto : « Abraham reprit : Voici que j’ai eu l’audace de parler au seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre ». Otto parle de Kreaturgefühl, le « sentiment de créature » : « Kreaturgefühl, das Gefühl der Kreatur, die in ihrem eigenen Nichts versinkt und vergeht gegenüber dem, was über aller Kreatur ist». Vous remarquerez cependant que lorsque survient ce sentiment de créature et de mortalité, la mort ne suit pas directement : c’est alors toute une miséricorde qui est ressentie encore, miséricorde à la hauteur de la surpuissance exposée. Imaginez-vous seuls sur une île sur l’océan, à l’abri, alors que l’île en face de vous est engloutie par une vague titanesque ; prenez la place de Pline qui documente l’éruption du Vésuve sachant pertinemment qu’il s’agit d’une catastrophe ; observez le ciel et constatez qu’en dehors de notre vivante et chaleureuse bulle terrestre règnent le froid, le silence et parfois la destruction la plus radicale des trous noirs. Nous ne pouvons qu’être reconnaissants, dans notre petitesse et malgré notre orgueil humain et quotidien, hubris pourtant si naturel qui se liquéfie devant le vrai pouvoir, comme un cancre prépubère bruyant dans la cour qui se ratatine devant l’autorité parentale, de ne pas disparaître sous les flots, de ne pas être pris dans la boue ardente des volcans, et de voir chaque soir les étoiles bien solidement accrochées dans le ciel qui ne nous sont pas encore tombées dessus. Cette puissance qui nous domine et pourrait nous effacer comme elle en efface tant nous conserve pour l’instant.
La beauté se rajoute à la peur
La peur ne suffit pas à faire d’une expérience une expérience sublime. Se retrouver nez à nez avec un loup est effrayant, mais c’est bien tout ce que c’est. Le ciel, l’espace à vue d’homme, tout comme les étendues d’eau à perte de vue que sont les mers et océans, ont une qualité esthétique qui provoque la fascination. Il a une beauté indéniable qui mêle sidération et curiosité, comme l’arrière-goût de reviens-y d’un mets incongru, une sorte d’aigre-doux mêlant danger et attrait irrésistible. Il est comme certains tableaux si bien réalisés, si beaux au sens le plus noble qui soit, qu’ils en rendent inconcevable l’idée qu’un artiste, à dimension d’homme, en soit le créateur. Nous ne pouvons alors que l’admirer, presque bêtement.
Voici mon compte-rendu du sentiment humain le plus complexe, peut-être. Pour aller plus loin, je vous conseille de vous pencher sur Das Heilige de Rudolf Otto, sur Totalité et Infini de Lévinas pour les plus téméraires et pourquoi pas de lire L’été de Camus.
